Catégorie : Paroles d’experts

Quels sont les usages des écrans qui posent le plus de problèmes aujourd’hui?

WILLIAM LOWENSTEIN – Parce que ce sont les activités sur écrans les plus attractives, les jeux sont aussi les plus à même de générer des problèmes. Ce sont en particulier les jeux en réseaux avec des avancées de poste, des galons que l’on risque de perdre en cas de présence insuffisante. Toute la difficulté pour le joueur est de pouvoir vivre sans ces jeux, de pouvoir s’en passer. Le danger vient du fait que ces jeux donnent une identité, voire un prestige aux joueurs (pour les plus compétents) mais les menacent de n’être plus rien s’ils arrêtent.

Le développement de certaines pathologies comme Alzheimer et le vieillissement cérébral peuvent-ils être favorisés par une consommation importante d’écrans comme la TV ?

PIERRE-MARIE LLEDO – Ce n’est pas tant le support que le contenu qui pose problème. Si l’on passe son temps à visionner des événements stupides sans stimulation intellectuelle, ni d’effet de nouveauté, et si les écrans ne nourrissent pas notre désir d’apprendre, le cerveau va s’éteindre petit à petit. Il faut donc apprendre à être sélectif dans les sollicitations liées aux écrans, savoir trier l’utile du futile.

A contrario, on sait que les écrans peuvent être bénéfiques et apporter du confort ou soigner les personnes souffrant de maladies neurodégénératives comme la maladie d’Alzheimer. Ces mêmes écrans peuvent aider à trouver plus rapidement des concepts ou des mots qui leur échappent. Comme souvent, tout est donc une question d’usage.

En quoi les rayons ultraviolets du soleil sont-ils plus dangereux pour nos yeux que la lumière bleue émise par les écrans ?

NICOLAS LEVEZIEL – Le spectre du visible s’étend de 390 nm à 750 nm. Les UV-B ont un spectre compris entre 290 et 320 nm, les UV-A ont un spectre compris entre 320 et 400 nm et la lumière bleue a un spectre compris entre 440 et 500 nm.

La phototoxicité diminue avec l’augmentation de la longueur d’onde.

Les UV-B et A émis par le soleil seront donc plus toxiques que la lumière bleue émise par les écrans.

En outre, l’énergie émise par le soleil est heureusement beaucoup plus importante que l’énergie émise par un simple écran. La preuve en est qu’une exposition sans protection d’une courte durée, de l’ordre de quelques minutes, au rayonnement du soleil pendant une éclipse, peut conduire à des lésions rétiniennes irréversibles, ce qui est loin d’être le cas pour les écrans.

En conclusion, il faut donc rester prudent sur l’utilisation des écrans, sans toutefois céder à des croyances pour l’instant non véritablement fondées.

Internet et les jeux vidéo créent-ils des comportements pathologiques ou révèlent-ils des pathologies préexistantes ?

WILLIAM LOWENSTEIN – On peut établir un parallèle avec les usages problématiques, voire les abus de cannabis chez les jeunes. On retrouve en effet très souvent une psychopathologie associée à l’usage abusif des écrans et une inquiétude des parents, légitime bien que parfois excessive.

On se trouve face au paradoxe de la poule et de l’œuf : est-ce que ce sont les problèmes personnels psychologiques qui trouvent une forme d’automédication ou de soulagement dans un usage excessif des écrans ou est-ce que ces usages excessifs créent eux-mêmes leurs propres problèmes ?

Notre rôle en tant que médecin est d’essayer d’apporter une réponse à cette question. Et une fois que le « pourquoi » a été abordé, c’est le « comment » qui est intéressant : comment aider le patient à retrouver le contrôle de son usage des écrans ?

Quel rôle l’école doit-elle jouer dans l’éducation des enfants au bon usage des écrans ?

SERGE TISSERON – Un rôle majeur. Tout d’abord, il est essentiel que les enfants, dès l’école primaire, soient invités à comprendre le fonctionnement du numérique : l’histoire des machines (à commencer par la machine à calculer de Pascal), des algorithmes, du langage de programmation (à commencer par « Scratch », disponible gratuitement sur Internet), et des lois de l’information.

Parallèlement, les enfants gagneront à être sensibilisés à l’influence des écrans sur eux. C’est l’objectif du livret pédagogique « Le Cerveau, les écrans et l’enfant » que La Main à la pâte a conçu pour les élèves de CM1 et CM2, et qui a été lancé en janvier 2013.

En troisième lieu, cette éducation portera aussi sur les devoirs et les droits sur internet. C’est ce qu’on appelle la citoyenneté numérique. Trop d’adolescents ignorent les répercussions possibles de la mise en ligne de photographies, lors de la recherche ultérieure d’un travail. Cette éducation implique aussi la connaissance de tous les pièges qui sont sans cesse tendus sur Internet : publicités cachées, harcèlements plus ou moins explicites, plagiats, fake news, faux sites gratuits, etc.

Enfin, il est essentiel d’expliquer dès sept ans les modèles économiques et marketing d’Internet : jeux vidéo, Facebook, Google, Skype, Youtube, etc. Car il y aurait un grand risque à leur laisser croire que les services – bien réels – qu’Internet nous rend sont sans contrepartie, autant dire « gratuits ». Le risque dans l’utilisation de l’Internet ne vient pas seulement de ce que la personne peut y révéler d’elle-même. Les médias numériques collectent et exploitent à notre insu toutes les traces que nous laissons ou que d’autres laissent à notre sujet. L’éducation doit sensibiliser nos enfants au fait qu’Internet est aussi un gigantesque marché dans lequel les jeunes représentent, en tant qu’utilisateurs, une source de revenus dont on cherche à tirer parti par tous les moyens, sans aucune préoccupation éducative.

Quels sont les risques liés à une pratique excessive des jeux vidéo ou des réseaux sociaux ?

PIERRE-MARIE LLEDO – La pratique des jeux vidéo ou des réseaux sociaux est davantage une opportunité à mon sens qu’une menace. Elle offre en effet la possibilité de travailler avec d’autres, d’échanger, de faciliter la mise en relation, ce qui est très bénéfique pour des individus timides. Pour autant, en cas d’excès, de perte de contrôle, ces activités peuvent devenir dangereuses à trois niveaux :

  • Au plan métabolique : la sédentarité liée aux activités sur écrans augmente le risque de souffrir d’obésité. N’oublions pas les enseignements de la préhistoire : c’est lorsque nous sommes sortis d’Afrique et que nous nous sommes redressés (bipédie) que le cerveau a pu augmenter de taille. Faire un grand nombre de pas chaque jour n’est donc pas une mode (passagère) mais bien une nécessité pour notre cerveau.
  • Au plan neurologique : l’usage excessif des jeux vidéo et des écrans en général augmente le risque de souffrir de crises d’épilepsie (pour les individus ayant une prédisposition sur ce point), de fatigue oculaire et de troubles du rythme circadien. La lumière bleue maintient en effet le taux de cortisol (hormone de l’éveil) à un niveau élevé et peut entraîner des troubles du sommeil en cas d’activités sur écrans la nuit.
  • Au plan psychique : l’exposition soutenue aux jeux vidéo peut entraîner une confusion entre le réel et le virtuel. Dans certaines tueries de masse, la surconsommation de jeux vidéo a ainsi pu être déclencheur d’un passage à l’acte, d’une violence exacerbée.

Enfin, le danger spécifique à la pratique intensive des réseaux sociaux est le manque de recul et, in fine, le fait de ne plus faire preuve de libre arbitre par manque de culture du doute, de scepticisme.

Quels conseils pour les parents confrontés à un usage excessif des écrans par leurs ados  ?

WILLIAM LOWENSTEIN – Le premier conseil est de ne pas entrer en conflit avec ses enfants. Ensuite, il faut fixer des règles de vie communes pour lesquelles les adultes doivent montrer l’exemple. Parmi ces règles, deux me paraissent essentielles :

  • protéger les moments de partage, les temps communs : il faut donc éviter les écrans lors des réunions de famille et notamment lors des repas ;
  • « sanctuariser » les chambres pour préserver le sommeil de chacun et se protéger des ondes.

Par ailleurs, les parents doivent veiller à proposer à leurs enfants des activités ne passant pas par les écrans. Il peut être également utile pour eux d’établir un contrat avec leurs enfants à condition que celui-ci ne soit pas trop rigide, qu’il ait fait l’objet d’une négociation et ne repose pas uniquement sur des interdits. Un contrat trop rigide risquerait en effet d’être une source de conflit.

Enfin, si une psychopathologie est sous-jacente à l’usage excessif des écrans, il est indispensable de la traiter en tant que telle.

Une consommation d’écrans modérée peut-elle avoir des effets bénéfiques sur les enfants ?

SERGE TISSERON – Oui, mais à condition qu’elle s’accompagne de conditions éducatives favorables ! Dans les balises 3-6-9-12, nous mettons en avant trois principes : l’alternance des activités, avec ou sans écrans, mais aussi l’accompagnement et l’apprentissage de l’autorégulation. Il en découle quatre principes éducatifs : une consommation modérée d’écrans, bien entendu, mais aussi choisir avec l’enfant des programmes de qualité, parler avec lui de ce qu’il voit et fait avec les écrans afin d’encourager ses capacités narratives, et enfin favoriser les pratiques de création, puisque les technologies numériques en mettent maintenant à la disposition des enfants de tous âges.

D’ailleurs, de façon générale, nous devons tous apprendre à regarder les écrans en parlant de ce que nous y voyons et de ce que nous en comprenons. Pour donner à nos enfant le goût de l’échange vivant. C’est à ce moment-là que la consommation d’écran participe aux apprentissages et à la socialisation de l’enfant.

Pourquoi aucun organisme de santé publique n’a-t-il pris la parole sur les écrans jusqu’à présent ?

GERALD KIERZEK – D’abord ce phénomène est relativement récent. Ensuite, il n’existe pas de consensus scientifique sur le sujet. Usage problématique ou addiction ? La communauté scientifique est encore très partagée sur le statut à accorder à la pratique excessive des écrans. De plus, les pouvoirs publics ont d’autres priorités de santé publique sur lesquelles ils se sont engagés dans le cadre de la stratégie nationale de santé publique définie pour la période 2018/2022 : lutte contre des facteurs de risque majeurs (tabagisme, alimentation déséquilibrée, alcool) qui représentent des coûts financiers et sociaux colossaux, élargissement de la couverture vaccinale, préservation de l’efficacité des antibiotiques, amélioration de la prise en charge des maladies chroniques, développement du dépistage…

Une exposition intensive à la lumière bleue des écrans peut-elle favoriser l’apparition de pathologies oculaires comme la DMLA ou la cataracte ?

NICOLAS LEVEZIEL – Dans le spectre de la lumière, la phototoxicité diminue avec l’augmentation de la longueur d’onde. Ainsi, les ultra-violets de type B sont plus dangereux que les UV-A, plus dangereux que la lumière violette, plus dangereuse que la lumière bleue.

L’exposition prolongée à la lumière du soleil peut induire des lésions rétiniennes. Ce phénomène est souvent observé par les ophtalmologistes après une éclipse du soleil chez des individus qui n’ont pas pris de précautions (ports de filtres solaires) en observant l’éclipse. A partir de l’âge adulte, le cristallin filtre la quasi-totalité des UV-B et des UV-A mais laisse passer la lumière bleue.

La DMLA est une maladie multifactorielle complexe dont les principaux facteurs de risque actuellement identifiés sont des facteurs de susceptibilité génétiques et des facteurs environnementaux, le plus importants parmi ceux-ci étant le tabagisme. Les études recherchant un lien entre l’exposition solaire et la DMLA conduisent à des résultats parfois contradictoires, certaines retrouvant une association et d’autre n’en retrouvant pas. La majorité de ces études s’appuient néanmoins sur des questionnaires qui ne permettent pas de connaitre avec précision le degré d’exposition solaire des individus participant à ces études.

La cataracte, comme la DMLA, et une pathologie principalement liée à l’âge. Les autres principaux facteurs de risque identifiés par les études sont le diabète, l’asthme et la bronchite chronique, les pathologies cardiovasculaires, les traitements prolongés par corticostéroïdes, certaines maladies génétiques (maladie de Steinert, trisomie 21), les antécédents de traumatisme oculaire et l’exposition solaire. Dans l’exposition solaire, les UV-B, plus énergétiques que les UV-A sont les plus incriminés.

Dans ces pathologies qui apparaissent généralement après 60 ans, l’exposition prolongée à des facteurs de risque finit par induire la maladie. Par conséquent, une exposition dans l’enfance ou pendant l’adolescence, période pendant laquelle la protection contre les UV par le cristallin est largement insuffisante, pourra prédisposer à l’apparition de ces pathologies plusieurs décennies plus tard.

La lumière bleue naturelle ou des écrans, n’étant que partiellement stoppée chez les adultes par le cristallin devenu opalescent, peut donc en théorie constituer un risque potentiel de DMLA qui n’est cependant pas établi à ce jour. Dans le cadre de la cataracte, ce risque parait négligeable comparativement à l’exposition aux UV.